Défense Afrique
Note de recherche 150 - 11/2025

Bénin - derrière le mirage de stabilité : conflits armés transnationaux et fractures internes

Tanguy Quidelleur | 27 min de lecture
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La crise au Nord Bénin s’inscrit dans une dynamique de conflit régional, où l’extension djihadiste épouse les conflictualités préexistantes avec des tensions multiples : foncières, agro-pastorales, économie transfrontalière, criminalités endémiques et populations marginalisées. En retour – malgré une politique développementaliste – la contre-insurrection béninoise ne parvient pas, pour l’instant, à infléchir les dynamiques structurelles du conflit. La stratégie demeure façonnée par un héritage politico-administratif centralisé et autoritaire, une militarisation précipitée, portée par une armée historiquement tournée vers la politique interne, et différentes échelles de clientélisme politico-économique. Dans un espace régional recomposé par l’Alliance des États du Sahel, l’effritement des coopérations a quant à lui encore affaibli un État peinant à construire sa légitimité dans ses périphéries, malgré la multiplication des partenariats extérieurs. Le conflit qui s’installe, révèle ainsi une fragmentation territoriale accrue, où les marges s’insèrent progressivement dans un système de conflits à la fois régionalisé et localement enraciné.

INTRODUCTION

Le 17 avril 2025, dans le nord du Bénin, 54 militaires trouvent la mort dans les attaques de leurs bases par des djihadistes se réclamant du Groupe de soutien de l'islam et des musulmans (GSIM), affilié à Al-Qaida(x). Les vidéos qui ont circulé ensuite montrent les pillages des camps, dans lesquels les djihadistes se mettent en scène et récupèrent armements et équipements. Ces images rappellent celles diffusées depuis plus d'une décennie de conflits au Sahel, épicentre des violences régionales. La partie nord du Bénin - appelée le Septentrion - est donc devenue une zone à part entière des dynamiques d'extension des violences actuelles et le pays fait désormais face à un acteur armé, organisé, bien implanté sur son territoire et qui revendique de participer à la régulation sociale locale.

Par le nombre de soldats tués(x), si l'année 2025 apparaît comme une rupture, cette situation résulte de dynamiques régionales en cours depuis 2012 et le déclenchement des hostilités dans le nord du Mali. Le Sahel est en effet traversé par une intensification continue des violences, en grande partie liée à la diffusion géographique des groupes djihadistes(x). Ce processus d'entrée en guerre a profondément bouleversé les stratégies de contre-insurrection menées par les États, dans un contexte marqué par une succession de coups d'État militaires au Mali, au Burkina Faso et au Niger. Ces processus politiques ont acté la fin de la coopération avec les forces internationales comme la force française Barkhane ou la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA). Ces dynamiques ont été concomitantes de la création de l'Alliance des États du Sahel (AES) en 2023, symbole de la reconstitution de régimes militaires autoritaires dans la région et de rapprochements stratégiques avec d'autres nations comme la Chine, la Russie ou encore la Turquie.

Cependant, cette recomposition s'accompagne d'une multiplication d'acteurs armés - forces régulières, groupes paramilitaires, sociétés militaires privées - qui alimentent les conflits et les violences, dont certaines documentées comme des exactions graves contre des civils, n'ont pas empêché la progression des groupes djihadistes(x). Le Burkina Faso et le Niger - frontaliers du Bénin - connaissent ainsi une dégradation forte de leur sécurité et des niveaux de violence inédits(x)(x). Surtout, depuis plusieurs années, ces pays servent de zones de repli et de transit pour les groupes djihadistes qui étendent progressivement leur influence vers les pays côtiers comme le Bénin, la Côte d'Ivoire, le Ghana, le Sénégal ou encore la Guinée(x). Cette dynamique d'expansion favorise l'émergence de foyers djihadistes de plus en plus enracinés localement, alimentés par des recrues issues des territoires ciblés. Ces implantations tirent parti de vulnérabilités structurelles : conflits autour des ressources, marginalisation de certains groupes sociaux, montée de l'autodéfense communautaire et porosité avec des milieux criminels(x). La régulation sociale par les armes offertes par les djihadistes se diffuse ainsi comme un prisme à travers lequel se reconfigurent des tensions politiques locales, transformant des crises sociales en leviers de mobilisation.

Concernant le Bénin, les récentes attaques illustrent une rupture dans des zones déjà fragiles. Par la déconnexion des élites politiques par rapport aux marges du Nord, le pays a par ailleurs pris tardivement la mesure de la détérioration de la situation à ses frontières et, désormais, sur son territoire(x). Pire, cette détérioration résulte aussi d'un ensemble de réponses institutionnelles prises hâtivement et inadaptées : une militarisation excessive du Nord, sans réelle efficacité, des poursuites judiciaires souvent arbitraires et une marginalisation de certaines populations des zones touchées par les violences. Cela explique pour beaucoup le retard pris dans les politiques publiques et l'urgence actuelle. La récente mais timide restructuration de l'armée et le renforcement de ses capacités n'ont pas pu pour l'instant contenir l'implantation d'une insurrection djihadiste dont les hommes sillonnent le nord du pays depuis bientôt une décennie(x). Les pratiques de contre-insurrection, par leur violence ou le sentiment d'injustice provoqué chez les populations, ont par ailleurs attisé les conflits. Aussi, la fin de la coopération militaire liée à l'affrontement entre l'Alliance des États du Sahel (AES) et la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) a largement fragilisé la position du Bénin et de son allié français, que ce soit en matière de renseignement ou de sécurisation des frontières.

Aussi, malgré les bons résultats macro-économiques(x) et une politique développementaliste volontariste (construction de routes, de bâtiments publics ou encore d'infrastructures économiques), la ré-articulation de l'État dans ses territoires marginaux semble arriver tardivement, de surcroît, dans une société fracturée qui fait face désormais à l'accroissement des violences armées. À partir d'un travail de terrain et d'entretiens menés principalement à Cotonou et Parakou, cette note(x) analyse la situation du Bénin à l'aune de la diffusion du conflit armé sahélien dans sa partie nord. Elle interroge les réponses politico-sécuritaires au prisme des dynamiques socio-politiques internes, mais aussi les reconfigurations des dispositifs de contre-insurrection, notamment par la communauté internationale. Finalement, on observe un processus de fragmentation territoriale du pays, alimenté par la privatisation et la multilatéralisation de la défense militaire, une décomposition du renseignement et des capacités de négociation souterraine - avec les pays voisins en particulier - ainsi que de fortes tensions internes.

LA LENTE DÉTÉRIORATION DE LA SÉCURITÉ AU NORD BÉNIN

Si l'implantation des groupes djihadistes sur la zone frontalière du parc W(x) est avérée depuis au moins 2018, celle-ci s'est progressivement renforcée. Le Bénin est passé du statut de base arrière à un territoire où ces acteurs armés veulent durablement installer leur contrôle et leur liberté de circulation transnationale, par exemple en capitalisant sur une multitude de conflits préexistants.

Une diffusion des violences à l'échelle régionale

Frontalier du Burkina Faso et du Niger, le Bénin - au vu des récentes attaques - est désormais plongé dans le conflit armé qui secoue la région. Si les violences récentes constituent un tournant, ce processus s'est pourtant construit progressivement. Dès 2014, des émissaires en provenance du Mali auraient effectué des opérations de reconnaissance au Bénin et au Burkina Faso, notamment dans les parcs nationaux(x). Toutefois, c'est depuis les années 2018 et 2019 que le pays est de plus en plus affecté par l'infiltration progressive de groupes djihadistes sahéliens(x), principalement affiliés à la Jama'at Nasr al-Islam wal Muslimin (JNIM) et, dans une moindre mesure, à l'État islamique au Grand Sahara (EIGS), même si ces derniers n'ont plus opéré d'attaques depuis 2022. En effet, les tentatives de l'EI de s'implanter dans le nord du Bénin, entre autres dans le département de l'Alibori, se sont révélées largement infructueuses. Cette difficulté à s'ancrer durablement s'explique par plusieurs dynamiques concurrentes, en particulier la rivalité avec le JNIM, beaucoup plus enraciné dans la région(x).

Dans une région gangrenée par le banditisme(x) depuis la fin des années 1990(x), initialement, le territoire béninois servait de zone de transit ou de ravitaillement logistique pour les groupes djihadistes opérant dans l'est du Burkina Faso, notamment en provenance du Nigeria. Ceux-ci transitaient en particulier à travers les parcs naturels transfrontaliers du W et de la Pendjari(x). Ces espaces sont traversés - depuis le début des années 2000 - par des phénomènes de violences endémiques liées à la criminalité et à la contrebande(x), et largement alimentés par les pratiques de racket des forces de sécurité envers les transhumants et les contrebandiers. Néanmoins, les premières manifestations les plus spectaculaires sur le sol béninois sont survenues en mai 2019 avec l'enlèvement de deux touristes français et l'assassinat de leur guide béninois. Cependant, c'est véritablement à partir de novembre 2021, dans un contexte régional de déstabilisation accrue, que le pays a commencé à être directement visé par des attaques armées, entre autres des embuscades et l'usage d'engins explosifs improvisés (IED) contre les forces de sécurité.

À l'origine, les djihadistes présents dans la région évitaient la confrontation directe avec les forces béninoises, préférant utiliser le territoire comme arrière-base discrète. Toutefois, à mesure que la pression militaire s'est accentuée côté burkinabè et que les incursions de sécurité se sont multipliées dans les parcs béninois, les groupes armés ont durci leur posture. Le JNIM a progressivement cherché à étendre son contrôle idéologique et territorial sur certaines zones rurales, notamment en prêchant la charia auprès des populations locales. Il a aussi promis une meilleure régulation des ressources naturelles, tout en s'opposant à la présence de forces de sécurité qui « tracassaient(x) » certaines populations locales et en tissant des liens jusqu'aux foyers insurrectionnels du Nigeria, avec le groupe djihadiste Ansaru par exemple, ou encore en formant des alliances avec des bandits armés(x). Désormais, ils « occupent de vastes zones du Septentrion » et participent à l'administration locale en « réglant les problèmes entre les gens(x) » même si, pour l'instant, les offres de règlement des conflits restent multiples en fonction des autorités locales.

Ces évolutions s'inscrivent dans un schéma plus large d'ancrage territorial des groupes djihadistes, qui s'appuient sur des réseaux transnationaux bien établis et sur les fragilités locales (accès inégal aux ressources, marginalisation, faible présence étatique). Ces groupes tirent parti de la géographie frontalière et du caractère enclavé des zones protégées pour s'implanter durablement. Les groupes se sont concentrés sur l'exploitation de l'économie transfrontalière pour financer, ravitailler et recruter(x). Ils ont déployé une stratégie appuyée sur plusieurs leviers pour devenir un acteur politico-économique central : enrôlement de bandits et de jeunes marginalisés, rapprochement avec les communautés pastorales et le contrôle des circuits économiques liés à l'orpaillage, le commerce du bétail, de produits vivriers, ou encore, de carburant. Les habitants vivent désormais dans une forme d'incertitude, sachant que les djihadistes « sont parmi eux(x) » dans les villages où l'on retrouve parfois « des gens égorgés dans les champs pour menacer tout le monde(x) ». Certains membres de la population se voient contraints de collaborer pour protéger leur famille, tandis que d'autres fuient face aux menaces d'assassinats ciblés. La méfiance entre citoyens s'accentue et la présence d'individus soupçonnés d'appuyer les attaques fragilisent encore le tissu social. Enfin, les violences en cours au Sahel ont progressivement déstabilisé tous les pays frontaliers par les déplacements de populations qui bousculent les équilibres démographiques. L'ONU estime ainsi à 159 000 le nombre de réfugiés et de demandeurs d'asile vivant dans le nord du Bénin, de la Côte d'Ivoire, du Ghana et du Togo(x). Une pression qui accentue les tensions sur des territoires déjà fragiles avec des communautés qui doivent absorber ces nouveaux arrivants.

De multiples conflictualités préexistantes

Dans le nord du Bénin, les communes frontalières des départements de l'Alibori, du Borgou, de l'Atacora et de la Donga apparaissent comme des arènes où se rejouent des tensions anciennes liées à l'accès aux ressources naturelles et aux modes de régulation politique, malgré différentes actions de l'État(x) . Comme observé au Sahel, un premier registre de conflictualité est celui des rapports fonciers et agro-pastoraux(x). Au Bénin, ces problèmes ne sont pas nouveaux(x) : la hausse de la rareté des terres cultivables, accentuée par la pression démographique, et les mouvements de populations nourrissent de nombreuses tensions socio-politiques. Sur ces questions, ces affrontements révèlent l'imbrication des enjeux économiques et identitaires. Par exemple, pour les populations pratiquant majoritairement l'agriculture, la transhumance n'est pas seulement perçue comme une pratique économique, mais parfois comme une intrusion étrangère, réactivant les clivages entre la mobilisation identitaire et politique de personnes revendiquant leur « autochtonie(x) ». L'inverse est vrai pour les éleveurs qui subissent le déplacement des cultures sur leurs pâturages. Ces dynamiques se retrouvent aussi entre agriculteurs et entre éleveurs. Ainsi, la violence ne procède pas uniquement de la compétition pour les ressources, mais aussi de la lutte pour la reconnaissance politique. Enfin, l'expansion des grands groupes agricoles - notamment liés au pouvoir politico-économique béninois - ont accentué ces dynamiques. Ce sont généralement des cultures vouées à l'export, principalement le soja et le coton nécessitant de vastes parcelles qui poussent ensuite les petits agriculteurs à vendre des terres.

À cela s'ajoutent les effets de l'établissement durable de groupes djihadistes, qui tendent à contrôler certaines portions du territoire. Leur implication dans l'administration des populations se traduit non seulement par la mise en place de taxes, mais aussi par une ingérence dans les conflits interpersonnels liés au bétail ou aux terres. Leur capacité à se greffer sur des tensions préexistantes reconfigure les modes de régulation des litiges fonciers ou d'exploitation des ressources. Parallèlement, on observe une pluralité de facteurs endogènes : le manque d'opportunités économiques, une immigration transfrontalière importante, ainsi que le non-respect fréquent des rares couloirs de transhumance malgré les campagnes de sensibilisation. Ces éléments nourrissent un climat de suspicion et de rivalité constante, dans une configuration de brouillage entre les bandits et les djihadistes.

Dans cette conflictualité large, la gestion des aires protégées constitue un terrain de fortes tensions. Le partenariat public-privé entre l'État béninois et l'ONG African Parks(x), bien qu'orienté officiellement vers la préservation de la biodiversité, est perçu par certaines communautés comme une dépossession de leurs ressources naturelles et de leurs droits coutumiers « par des forestiers avec qui elles ne s'entendent pas(x) ». Ce modèle a suscité d'importantes tensions et provoqué des violences au départ avec des populations locales, que ce soit auprès des chasseurs, des agriculteurs ou des éleveurs(x). L'ONG a depuis ajusté sa stratégie, en multipliant les mécanismes de dialogue et en mettant en place des programmes destinés au développement des villages voisins. Cependant, ces efforts restent fragiles dans un contexte de pression accrue des groupes armés. Cette situation s'inscrit également dans un contexte où certains acteurs politiques béninois voient dans cette délégation un instrument de consolidation d'intérêts privés, en tirant profit des financements et des opportunités économiques liés à la conservation.

Aussi, l'économie transfrontalière où s'installe cette insécurité est un pilier des différents modes de vie du pays. En effet, les petits métiers et la réexportation constituent près de 80% des offres d'emploi et une contribution au PIB de l'ordre de 65 %(x). Les activités de cette sphère sont de surcroît très sous-estimées, notamment en ce qui concerne leur processus de modernisation et d'organisation, tout comme son internationalisation et sa criminalité ontologique. Que ce soit avec le Burkina Faso, le Togo, le Niger ou le Nigeria, ces pratiques cristallisent souvent de nombreuses rancœurs entre populations et autorités, avec des fermetures régulières de frontières ou des interdictions à l'export. C'est par exemple le cas des producteurs de soja ou de noix de cajou, qui ont vu récemment leur prix de vente baisser drastiquement(x), alimentant le mécontentement des producteurs. Beaucoup de valeurs circulent aussi autour du trafic d'essence, en provenance du Nigeria, pays producteur, vers le marché intérieur ou vers les pays sahéliens. Si certains observateurs pointent le fait que cette économie rassemble « des groupes armés illégaux non étatiques, des groupes terroristes, des institutions financières, des fonctionnaires corrompus chargés de l'application de la loi et des groupes ayant des liens avec des personnalités ayant des intérêts dans des sociétés de vente au détail de carburants(x) », elle permet aussi à de nombreuses personnes d'améliorer leur quotidien et son entrave produit de nombreux conflits avec les autorités.

Il convient également de souligner le rôle des exécutifs politiques locaux, en particulier les maires et les conseillers municipaux, dans l'alimentation de ces tensions. Les pratiques clientélistes, la distribution inéquitable des ressources et les stratégies de cooptation accentuent les clivages communautaires et identitaires. Les autorités locales exploitent souvent les rivalités ethniques ou religieuses pour consolider leur base électorale, au détriment de la cohésion sociale. Cette instrumentalisation politique des appartenances, couplée à des logiques de corruption et de prédation, mine la confiance des populations et fragilise davantage les mécanismes de régulation des conflits. D'autant plus que de nombreux maires ou conseillers municipaux des communes rurales n'y vivent pas et les administrent depuis les principaux centres urbains.

Entre ses dynamiques transfrontalières et les tensions locales, le pays peut ainsi être considéré comme entré dans un système de conflits tel que défini par Roland Marchal : « des conflits armés produits de conjonctures nationales distinctes et relevant d'acteurs, de modalités et d'enjeux différents s'articulent les uns aux autres et brouillent les frontières spatiales, sociales et politiques qui les distinguaient initialement. Ces conflits entrent en résonance et s'imbriquent les uns dans les autres, transformant leurs conditions de reproduction et, surtout, les parties qui s'affrontent, les enjeux de la lutte et les objectifs poursuivis. Une telle intrication de violences armées civiles et internationales fait ainsi système(x) ».

Dans ce contexte, le risque de violence ne découle pas seulement d'une importation idéologique depuis le Sahel ou le Nigeria, mais bien de la cristallisation de tensions politiques locales. La combinaison du sentiment d'injustice, de l'exclusion socio-économique, de la marginalisation de certaines communautés et du déficit de régulation politique constitue un terreau favorable à l'adhésion à des discours alternatifs, y compris violents. Les dynamiques locales de conflits deviennent ainsi des portes d'entrée pour des logiques transnationales, qu'il s'agisse de réseaux djihadistes ou de trafics organisés.

PRÉMISSES D'UNE POLITIQUE DE CONTRE-INSURRECTION

Le président béninois Patrice Talon l'a reconnu le 20 décembre 2024 devant l'Assemblée nationale : « Le seul domaine dans lequel nous sommes toujours à la peine, reste celui de la lutte contre le terrorisme sur la frontière nord du territoire(x) ». La détérioration de la sécurité dans la zone se conjugue en effet à des difficultés structurelles et un temps politique difficile pour entamer des réformes ambitieuses, en particulier avec la prochaine élection présidentielle de 2026.

L’armée béninoise : entre héritages historiques et restructurations face à la menace djihadiste

Les élites béninoises ont longtemps détourné les yeux de la partie septentrionale durant les premières années de l'implantation des groupes djihadistes. Désormais l'État semble prendre des mesures d'urgence face à leur avancée vers le sud, notamment en comptant sur une réponse militaire. Or, depuis l'accession du pays à l'indépendance, en 1960, l'armée occupe une place singulière dans sa trajectoire politique(x). Héritière des forces coloniales, l'armée dahoméenne s'est très vite imposée comme un acteur central, oscillant entre apprivoisement du pouvoir civil et confiscation de l'État. Entre 1963 et 1972, le pays connaît une instabilité chronique rythmée par une succession de coups d'État et de régimes de courte durée. En moins d'une décennie, une douzaine de tentatives de putsch est enregistrée, dont cinq ont abouti à la prise du pouvoir, l'instituant comme un arbitre central du jeu politique(x).

Le coup d'État du colonel Mathieu Kérékou en 1972 inaugure une période autoritaire(x). L'armée s'installe durablement au sommet de l'État, sous un régime militaire marqué par le marxisme-léninisme. Cette phase de dix-sept années est caractérisée par une centralisation du pouvoir, de graves violations des droits humains et une prédation systématique des ressources publiques. La faillite économique des années 1980 a forcé toutefois le régime à s'ouvrir. Sous la pression populaire et internationale, la Conférence nationale des forces vives de février 1990 a fini d'imposer une rupture radicale : l'armée a été dénoncée comme l'un des principaux obstacles à la démocratie et contrainte à une stricte soumission à l'autorité civile.

Depuis, l'armée béninoise s'est progressivement tournée vers des missions de maintien de la paix, sans réelle menace sur son propre territoire avant la crise actuelle. Cet héritage historique continue de peser sur les capacités actuelles de l'institution militaire, particulièrement dans cette période d'entrée dans le conflit. Tout d'abord de manière organisationnelle avec une centralisation excessive de la chaîne de commandement, des tensions générationnelles entre officiers anciens n'ayant jamais combattu et plus jeunes rencontrant des problématiques de terrain. Ensuite, par la privatisation partielle, notamment la protection d'intérêts économiques privés (la surveillance de banques, de centres commerciaux, de zones industrielles...), qui continuent de créer de nombreux dysfonctionnements. Surtout, la dépendance aux logiques politiques de court terme et le poids des réseaux interpersonnels au sein de l'institution - pour l'avancement des carrières par exemple - constituent autant de freins à de véritables réorientations stratégiques profondes. Structurellement, l'armée reste divisée « entre officiers et sous-officiers(x) » avec des conséquences sur l'efficacité opérationnelle. De plus, la logique d'instrumentalisation politique des réformes sécuritaires, en particulier à l'approche des échéances présidentielles et les logiques de cour auprès des décideurs politiques, orientent les efforts vers des mesures visibles à court terme plutôt que vers une réforme en profondeur de l'outil militaire. Plus généralement, l'armée demeure perçue, en partie, comme un instrument de pouvoir et de régulation interne au pays, et non comme une institution pleinement tournée vers la défense des populations.

Sur le terrain et d'un point de vue opérationnel, face à l'essor de la menace djihadiste l'appareil militaire s'est tout d'abord reconfiguré autour de l'opération Mirador(x), devenue le pivot de cette stratégie de contre-insurrection. Pourtant, ces restructurations se heurtent à plusieurs limites. Tout d'abord, un déficit de renseignement local, lié à une relation de méfiance avec certaines communautés rurales, qui empêche l'armée - perçue comme exogène - de s'implanter durablement dans les territoires disputés où elle a commis des exactions : « des gens ont été tués dans les villages par les militaires parce qu'ils étaient accusés de collaborer avec les djihadistes, on a vu les vidéos circuler ensuite où ils sont égorgés. Donc quand tu vois tes parents traités comme ça, tu ne vas pas aller vers les autorités ensuite(x) ».

La question de la professionnalisation et du recrutement se pose aussi, notamment pour ceux qui sont envoyés au front, souvent jeunes et peu préparés ni équipés : « on a des militaires qui ont dit qu'ils s'étaient engagés pour un salaire, qu'ils ne resteraient pas en cas d'attaque. Donc la population préfère fuir en zone urbaine(x) ». Aussi, les dernières attaques ont montré la faiblesse intrinsèque des troupes mobilisées qui « n'étaient pas aptes à réagir au moment des attaques, avec des fortifications pas ou peu préparées dans les camps et une panique générale au moment de l’assaut(x) ». Plus largement, bien que des efforts militaires aient été déployés, ils sont jugés insuffisants par les habitants qui dénoncent le faible effectif de soldats et les failles dans le renseignement. Face à cette situation dramatique, comme précédemment au Sahel, on observe le développement d’activités d’instrumentalisation politique et de défiance populaire. En définitive, le cas béninois met en lumière la fragilité d’un modèle de stabilité fondé sur la performance économique et la centralisation politique, mais déconnecté des réalités sociales et territoriales. L’implantation djihadiste dans le nord du pays agit alors comme un révélateur de ces contradictions.

Tanguy Quidelleur est docteur en science politique de l’Université Paris Nanterre. Il est actuellement chercheur postdoctorant au Centre européen de sociologie et de science politique (CNRS, Université Paris I-Panthéon-Sorbonne et EHESS) dans le cadre du programme « Résident » de l’IRSEM. Il a auparavant été postdoctoral visiting fellow au Conflict Research Group (CRG) de l’université de Gand ainsi qu’à l’Institut des sciences sociales du politique (CNRS – ENS Paris Saclay – Université Paris Nanterre). Il est aussi diplômé de l’Université Rennes 1, de l’Université Marmara à Istanbul et a enseigné dans différentes universités françaises et belges. Ses travaux s’intéressent aux impacts des conflits armés sur les populations, aux mobilisations armées et politiques qui en découlent, aux dynamiques de privatisation de la sécurité, aux interventions internationales, ainsi qu’aux recompositions de l’État. Depuis 2017, il a conduit plusieurs terrains de recherche au Burkina Faso, en Côte d’Ivoire, au Bénin ainsi qu’au Mali.