Stratégie Politique Proche et Moyen-Orient
Note de recherche 149 - 11/2025

Irak : un long chemin vers la réhabilitation

Isabelle Lafargue | 17 min de lecture
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Dans un contexte régional et stratégique aussi bouleversé qu’imprévisible, l’Irak s’illustre par une impatience à s’abstraire des soubresauts régionaux qui touchent son voisinage immédiat (Syrie, Liban, Iran, Israël). Conscient des fragilités liées à l’interventionnisme israélien dans la région, il oeuvre à trouver un point d’équilibre à bonne distance entre Téhéran et Washington. Après des années de mise au ban de la communauté internationale, l’Irak entend capitaliser sur le processus de stabilisation sécuritaire à l’oeuvre dans le pays depuis deux ans, soit depuis l’arrivée au pouvoir du parti islamiste Da’wa, fort de nouvelles perspectives. Les cercles dirigeants irakiens font ainsi le pari du statu quo politique, offrant des perspectives de développement économique en réponse à la vitalité de sa jeunesse tout en évitant les réformes politiques réclamées par les protestataires de la « génération 2018 ». Face aux mutations politiques profondes en Syrie mais aussi au Liban, le pouvoir irakien espère pouvoir absorber le choc du changement d’ère à Damas tout en observant, avec perplexité, l’aventure centralisatrice du nouveau

Après avoir été de nombreuses années essentiellement - pour ne pas dire totalement - mobilisé autour des enjeux sécuritaires, l’Irak entend capitaliser sur le processus de stabilisation politique et sécuritaire à l’œuvre dans le pays depuis deux ans, soit depuis l’arrivée au pouvoir d’un nouveau gouvernement, et enjamber ainsi le scrutin législatif de novembre 2025 fort de nouvelles perspectives. En dépit d’un environnement régional bouleversé par l’interventionnisme israélien et la révolution politique à Damas, les autorités irakiennes entendent se concentrer sur les enjeux de développement, répondre aux aspirations des classes moyennes et retrouver une place dans le concert des pays de la région(x). L’année 2025 constitue de ce point de vue un tournant. Il revient en effet à Bagdad de répondre aux aspirations encore récentes des protestataires du mouvement de 2018 en mettant fin aux influences étrangères, en réussissant le retrait de la coalition anti-Daech programmé en 2025 et enfin, en éloignant le spectre des crises récurrentes auxquelles il est confronté depuis 2003.

SUR LE PLAN STRATÉGIQUE, TROUVER LA VOIE D’ÉQUILIBRE FACE AUX INFLUENCES ÉTRANGÈRES

En finir avec la tutelle onusienne

La volonté de solder la question de la « tutelle » internationale – perçue comme telle par les Irakiens – demeure une priorité des hauts responsables(x). Tels sont les efforts qu’ils poursuivent inlassablement en réponse aux exigences de Téhéran mais aussi aux fortes attentes de la population. Cela se traduit, au niveau international, par la demande de non-renouvellement du mandat de l’instance onusienne, la Mission d’assistance des Nations unies en Irak (MANUI), à nouveau énoncée(x). Avec sa concrétisation, malgré les recommandations de plusieurs pays pour une phase de transition progressive, les autorités irakiennes pourront se prévaloir de la fin du mandat en décembre 2025. Prudentes, les autorités ont formulé le souhait qu’un bureau de représentation de l’ONU soit ouvert à Bagdad afin d’assurer la permanence d’un lien sur les sujets pendants et/ou la sécurité régionale. Avec cette demande, c’est bien la volonté de tourner la page de la longue tutelle de l’ONU(x) sur l’Irak qui, sans être prioritaire, demeure attendue, symbole d’années vécues comme autant d’humiliations et de contraintes.

Alléger la présence américaine

Cependant le chantier le plus important dans le prolongement du retrait programmé de la coalition anti-Daech est bien le « reset » de la relation avec les Américains. S’agissant de la relation compliquée qui existe depuis les années 1990, et en particulier 2003, entre l’Irak et les États-Unis, l’année 2025 constitue une année charnière, à plus forte raison avec l’arrivée du nouveau président américain, Donald Trump, à Washington dont l’imprévisibilité bouscule les certitudes. Plusieurs années après l’annonce, en décembre 2017, par le Premier ministre irakien, Haïdar al-Abadi, de la « victoire finale » et la fin de la guerre contre Daech(x), suivie un mois plus tard par les déclarations triomphales de Donald Trump lors de son discours sur l’état de l’Union, déclarations renouvelées en 2019, concernant la lutte contre Daech en Syrie, c’est bien la fin – négociée – de la présence militaire américaine qui constitue l’enjeu politique voire historique le plus important des autorités irakiennes. Dans le prolongement de l’accord stratégique signé entre l’Irak et les États-Unis (2008), Bagdad œuvre à gérer le retrait des forces américaines tout en veillant à construire une relation militaire et sécuritaire privilégiée, assortie de garanties suffisantes. Avec le retour de D. Trump à la Maison-Blanche en janvier 2025, un doute a pu exister quant aux modalités du retrait américain. Toutefois, la perspective de la fin de la mission Inherent resolve, envisagée de longue date par les Américains et évoquée avec leurs partenaires, n’a pas été remise en cause par la nouvelle administration(x). Bien au contraire. Si, d’un point de vue stratégique, conforté par l’évolution du dossier iranien, Washington entend garder des accès sur l’Iran, il s’agit pour la nouvelle administration de diminuer la « facture » que constitue sa présence militaire dans la région, soit 430 millions de dollars par an(x) de military and economic assistance et obtenir un retour a minima sur investissement. En outre, la priorité de la nouvelle administration aurait changé, passant de la formation des forces de sécurité irakiennes à celle d’un départ fluide et sécurisé des forces américaines au milieu de tensions régionales extrêmement fortes. Washington considère en effet que la menace de Daech s’éloigne avec l’affaissement significatif du groupe jihadiste et qu’en Syrie, malgré le changement de contexte à Damas avec la chute du pouvoir de Bachar al-Assad, la dynamique sécuritaire est en voie de stabilisation.

Se tenir à bonne distance de l’Iran

Si la question du retrait américain cristallise à bien des égards les attentes, il convient pour Bagdad de trouver aussi un point d’équilibre avec l’Iran. L’Irak n’entend pas se laisser entraîner dans les confrontations régionales et souhaite se tenir à bonne distance de Téhéran comme de Washington. Les autorités irakiennes redoutent à la fois les conséquences directes d’un affrontement régional sur leur territoire et une remise en cause du processus de stabilisation intérieure. Le gouvernement s’emploie dès lors à contenir les actions des groupes armés pro-iraniens, à éviter toute instrumentalisation de son territoire et à préserver sa souveraineté. Cette posture médiane, parfois difficile à tenir, vise à empêcher l’Irak d’être le théâtre d’un conflit par procuration supplémentaire et à maintenir ouverts les canaux diplomatiques avec l’ensemble des parties prenantes(x).

SUR LE PLAN RÉGIONAL, NORMALISER SES RELATIONS AVEC LES VOISINS

Retrouver un rôle régional

Bagdad s’efforce de retrouver une place dans le jeu régional, après des décennies de guerre, de sanctions, d’occupation, puis de lutte contre Daech. L’objectif est double : d’une part se repositionner comme acteur diplomatique crédible, et d’autre part créer un environnement favorable aux investissements et au développement. Dans cette perspective, l’Irak cherche à rééquilibrer ses relations avec les puissances voisines, à maintenir des liens pragmatiques avec l’Iran, la Turquie et les pays arabes du Golfe, tout en cultivant une image d’État pivot capable de dialogue entre adversaires régionaux.

Le dossier syrien comme test

Les évolutions politiques en Syrie constituent pour l’Irak à la fois un sujet d’inquiétude et un laboratoire d’observation. Les autorités irakiennes craignent les répercussions sécuritaires, politiques et communautaires des transformations en cours à Damas. Elles suivent avec prudence l’émergence d’un nouveau centre de pouvoir syrien, notamment dans sa dimension centralisatrice, et s’interrogent sur les effets de contagion possibles sur leur propre scène intérieure. En miroir, Bagdad cherche à valoriser son modèle fédéral, malgré ses fragilités et ses tensions, comme une forme de stabilité relative dans un environnement régional particulièrement volatil.

SUR LE PLAN INTÉRIEUR, SORTIR DES CRISES RÉCURRENTES

Le pari du statu quo

Les autorités irakiennes espèrent tirer profit d’une séquence de relative stabilisation pour répondre aux attentes sociales sans ouvrir de véritables réformes politiques. Ce choix s’inscrit dans une logique de préservation de l’équilibre institutionnel existant. En réponse au mouvement de contestation de 2018 et aux revendications des classes moyennes, l’exécutif privilégie les promesses de développement, d’emplois et de services plutôt qu’une remise en cause profonde des mécanismes de pouvoir, de clientélisme et de partage communautaire qui structurent l’État depuis 2003.

Face au statu quo, le jeu de trois acteurs clés : le « Sulta », le Da’wa, la Hawza

La démission de l’exécutif et la tenue d’élections anticipées pourraient n’avoir répondu que partiellement au mouvement de contestation Tishrin qui avait identifié « al Sulta » (le Pouvoir) comme la source principale du problème et non pas seulement le gouvernement(x). Après une longue séquence de blocage politique mettant en scène une confrontation profonde au sein de « la maison chiite » entre les sadristes et, d’une manière générale, les mouvements islamistes pro-iraniens, les tractations qui ont suivi les élections anticipées de 2021 ont consacré – avec la désignation de Mohammed Chia al-Soudani ((x) octobre 2022) comme Premier ministre – le retour au pouvoir du parti Da’wa qui apparaît depuis comme un gage de stabilité. Depuis 2003, l’exécutif irakien a été régulièrement dominé par ce parti islamiste chiite : Ibrahim al-Jaafari (2005-2006), Nouri al-Maliki (2006-2014), Haïder al-Abadi jusqu’en 2018 s’y sont succédé. La désignation en 2018 d’Adel Abd al-Mahdi constituait dès lors une rupture. Le parti Da’wa fait partie des organisations islamistes chiites qui se sont imposées comme des acteurs majeurs de la scène politique irakienne à partir de l’intervention américaine de 2003. La chute du régime de Saddam Hussein a permis à de nombreux leaders de ce parti, un des plus anciens, de revenir en Irak et d’apporter une contribution essentielle au projet – pour partie révolutionnaire – du « Nouvel Irak ».

Avec la désignation d’Al-Soudani qui consacre le retour du Da’wa au gouvernement,

c’est toute la question de l’influence iranienne au sein de l’État irakien qui est à nouveau posée. Première organisation islamique chiite au Moyen-Orient, le parti irakien Da’wa a été traversé par de nombreuses rivalités idéologiques et doctrinales, la révolution iranienne de 1979 et l’exil en Iran de nombreux cadres politiques ayant renforcé l’influence iranienne sur l’évolution du parti(x). Toutefois, de retour en Irak en 2003, les cadres ont été contraints à une mise à distance de la théorie de la gouvernance islamiste et de la construction de l’État islamique. La tension entre l’allégeance au leadership iranien et l’identité nationale irakienne a contribué à diviser les cadres politiques. Si la proximité de l’Iran avec le parti Da’wa demeure une variable essentielle, ses représentants apportent des variations dans sa mise en application, le pragmatisme prévalant en fonction des intérêts de Téhéran(x). L’accès au pouvoir d’Al-Soudani signe la fin de la tension avec leurs principaux opposants sur la scène chiite, les sadristes, qui ont choisi leur mise en retrait concomitamment à l’affaiblissement de la menace sécuritaire jihadiste (Daech). Cette séquence a dès lors été accompagnée d’une « patience stratégique » généralisée des rangs chiites, principalement du côté des groupes armés pro-iraniens. Ce nouveau climat ne signe en aucun cas la fin de l’influence iranienne au sein du « Sulta » mais il permet une pause et un apaisement. Sur fond de tensions entre Israël et Téhéran, la confrontation de certains groupes armés pro-iraniens avec le pouvoir relancée à l’été 2025, a valeur de test sur la délicate question de la démobilisation des entités paramilitaires. Avec le changement du système électoral et la fin des mouhassassat, c’est une autre doléance des contestataires qui n’a pas été honorée. Dès lors, le gouvernement compte sur la période de stabilisation à la fois politique et sécuritaire, qui existe depuis son arrivée au pouvoir, pour être propice au développement économique et répondre aux revendications sociales. Les autorités irakiennes sont conscientes(x) de la nécessité de penser aux classes moyennes et de répondre aux revendications du mouvement Tishrin non honorées, soit la remise en cause du système politique qui institutionnalise le clientélisme et la corruption. C’est aussi en matière d’emploi, de redistribution et de services quotidiens que s’appréhende la réponse à apporter à ces classes moyennes. Cela conforte l’analyse qu’après des années de réponse sécuritaire, il fallait désormais offrir d’autres perspectives. Dans cette équation, le clergé chiite ou hawza est un acteur politique clef qui occupe le rôle d’arbitre. Si la place du clergé chiite de Najaf a évolué en Irak depuis la chute du pouvoir de Saddam Hussein, la position de l’ayatollah al-Sistani s’est imposée comme une autorité « extraconstitutionnelle(x) » qui dispose d’une source de légitimité et d’une influence bienvenue auprès des différentes entités politiques.

Celles-ci se sont formalisées à partir de différentes interventions : la fatwa qui a appelé à se mobiliser pour défendre les lieux saints chiites (Samarra, Najaf et Kerbala) sous la menace de Daech ; l’appel à une mobilisation citoyenne pour les élections si celles-ci étaient « propres » ; l’appel à la démobilisation des groupes armés après la chute de Daech, etc. Surtout, l’appel à la fin de la répression en 2018 et l’appel à la démission du gouvernement ont été compris comme une protection apportée au peuple et à ses institutions. Plus récemment, lors de la chute de Bachar al-Assad, l’ayatollah s’est gardé de toute intervention et de tout alarmisme évitant ainsi une nouvelle mobilisation des miliciens pour la protection des lieux saints chiites à Damas. À l’inverse, le slogan « nos ayatollahs sont notre ligne rouge » lors de la guerre américaine en Iran, en juin 2025, a constitué un signal fort adressé aux Américains qui évoquaient la possibilité de tuer le guide suprême iranien, l’ayatollah Khamenei. L’annonce, le 3 août 2025, de l’interdiction de l’usage de son image à des fins politiques par « quelques entités politiques ou services », en particulier dans le cas des groupes armés de la Mobilisation populaire, confirme la volonté de la hawza de Najaf d’intervenir dans le débat public, mais en restant vigilant sur la question de l’avenir des milices. Enfin, l’arrivée d’un nouveau socle communautaire à Damas relance l’inquiétude des autorités chiites irakiennes vis-à-vis de la communauté sunnite, dont les frustrations demeurent intactes et qui sont susceptibles à ce titre de reprendre une nouvelle forme de contestation contre le pouvoir de Bagdad.

CONCLUSION

Dans un contexte régional et stratégique aussi bouleversé qu’imprévisible, l’Irak s’illustre par une impatience à s’abstraire des bouleversements régionaux qui touchent son voisinage immédiat (Syrie, Liban, Iran) et œuvre à trouver un point d’équilibre à bonne distance entre Téhéran et Washington. Assumant cette posture médiane, le pouvoir irakien n’hésite pas à s’ouvrir à des alliances et des partenariats pour retrouver un rang à la hauteur de son histoire après des années de mise au ban de la communauté internationale. Le parti chiite islamiste Da’wa au pouvoir – sous une forme ou une autre, quelles que soient les alliances qui sortiront des tractations électorales – cherche à se maintenir, prêt à donner des gages en matière de stabilité et de développement économique pour répondre à la vitalité de sa jeunesse, tout en évitant les réformes politiques réclamées par les protestataires de la « génération 2018 ». Ce pari du statu quo au lendemain des élections pourrait rencontrer un écho favorable auprès d’immenses catégories d’Irakiens lassés par les crises successives, la violence politique et portées par une aspiration régionale au développement économique. À la lumière des changements en Syrie mais aussi au Liban, le régime irakien se plaît à se regarder comme un modèle à préserver sous sa forme fédérale malgré les frustrations communautaires et les « disputes » récurrentes entre le pouvoir central et le pouvoir régional kurde. Il espère ainsi pouvoir absorber le choc du changement d’ère à Damas tout en observant, avec perplexité, l’aventure centralisatrice du nouveau pouvoir syrien, dans un effet de miroir inversé.

Isabelle Lafargue est chercheuse Proche-Orient à l’IRSEM, docteur en sciences politiques du programme Analyse du monde arabe contemporain (AMAC) de l’Institut d’études politiques de Paris, allocataire de recherche au CERI, Sciences Po Paris et du CEDEJ – Égypte. Ses recherches portent sur les recompositions en cours au Proche-Orient, en particulier l’adaptation des stratégies et des politiques de défense des États du Proche-Orient et leur attitude face aux compétiteurs internationaux mais aussi les fragmentations territoriales, la sécurisation des frontières et les interventions militaires étrangères de la région ANMO. Après plusieurs années passées en Égypte et en Irak, elle a suivi les questions de sécurité et de défense sur les dossiers du Proche et Moyen-Orient à la Délégation aux affaires stratégiques puis à la Direction générale des relations internationales et de la stratégie du ministère des Armées.