La guerre à Gaza et le retour de la question palestinienne : quels impacts sur le rôle de l'Arabie saoudite et sur les accords Abraham ?
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Cette note de recherche porte essentiellement sur les impacts de la guerre à Gaza en Arabie saoudite et sur les accords Abraham, depuis les attaques du 7 octobre 2023. Les entretiens menés à Riyad et à Abha (province de l’Asir), lors d’une mission de terrain, ont révélé un écart de plus en plus marqué entre les perceptions de l’Arabie saoudite, du Moyen-Orient en général et de l’Occident sur le conflit israélo-palestinien. Il apparaît également que les États arabes signataires des accords Abraham sont restés hors-jeu et assument une position embarrassante vis-à-vis de leur population et du monde arabo-musulman. De son côté, Riyad cache mal son impuissance à peser sur le cours de la guerre ainsi que ses multiples contradictions face à une question palestinienne qui refait brutalement surface. L’émotion que le nombre de victimes civiles à Gaza a suscitée auprès d’une jeunesse saoudienne accaparée par la société des loisirs, promue par la Vision 2030, met le pouvoir saoudien au défi de gérer les impacts du conflit sur son rapprochement esquissé avec Israël. De même, l’élargissement de la guerre en mer Rouge par les houthistes du Yémen accentue la vulnérabilité du royaume, compte tenu de la concentration de ses très ambitieux mégaprojets sur son littoral.
INTRODUCTION
Le conflit en cours dans la bande de Gaza crée un décalage de perceptions marqué entre l'Occident et l'Orient et, plus généralement, une grande partie du Sud global (hormis l'Inde et plusieurs États d'Amérique latine(x)). Ce décalage ne fait que s'accentuer au fur et à mesure de la dévastation produite par les frappes aériennes quotidiennes, massives et, pour une part au moins, vraisemblablement indiscriminées(x) de l'armée israélienne, en représailles aux attaques meurtrières du 7 octobre 2023 exécutées par les Brigades Izz-al-Din-al-Qassam (branche militaire du Hamas(x)). Après cinq mois de guerre, on dénombre plus de 30 000 victimes gazaouies, dont 13 000 enfants(x), sans compter les nombreux disparus, tandis que près de 85 % de la population de l'enclave (soit 1,9 million sur 2,4) est massée au sud à Rafah, soit à la frontière avec le Sinaï égyptien.
Une mission de terrain, effectuée au cours de la première quinzaine du mois de décembre 2023(x), a permis de tester, au-delà de la vive émotion suscitée par l'ampleur du nombre des victimes et la situation humanitaire désastreuse, l'embarras, l'impuissance et les contradictions propres à une Arabie saoudite(x) qui se projetait dans le contexte de normalisation des relations avec Israël. Le resurgissement brutal de la question palestinienne rebat les cartes et le conflit à Gaza soulève des questions sur l'opportunité et la capacité de Riyad de poursuivre de telles négociations. De la même façon, nous étudions les impacts de cette guerre sur la pertinence des accords Abraham et les limites d'un projet de pacification des relations entre Israël et ses voisins arabes qui exclut d'évoquer une solution politique pour la Palestine. Cette note aborde aussi le contexte de la guerre à Gaza par le prisme d'une jeunesse urbaine saoudienne brutalement confrontée à la réalité du conflit israélo-palestinien qui a suscité beaucoup d'émotion et de réactions, contrairement à la guerre au Yémen qui sévit depuis neuf ans. L'embarras et les difficultés du royaume quant au défi que pose la question palestinienne dans sa politique étrangère trouvent ainsi des éléments de réponse dans le fait que la Vision 2030, fondée sur le développement et l'hédonisme, s'adresse surtout à une jeunesse jusque-là dépolitisée en apparence.
Cette note de recherche est fondée sur une dizaine d'entretiens réalisés à Riyad auprès de diplomates saoudiens ainsi que de directeurs et chercheurs de think tanks : Gulf Research (GRC), King Faysal Center for Research and Islamic Studies (KFCRIS), International Institute for Iranian Studies (RASANAH), l'Institut diplomatique de Riyad et le nouveau Centre d'études et de recherches stratégiques de défense (CERSD), ainsi que sur des discussions informelles avec des contacts dans la capitale et la ville d'Abha, chef-lieu de la province de l'Asir (sud du pays). Cette mission d'évaluation a constitué l'une des visites les plus difficiles entreprises depuis la mise en place de la politique de transformation du royaume, la Vision 2030, en avril 2016(x). L'intense activité diplomatique du royaume liée à la guerre à Gaza, mobilisant chercheurs et consultants de think tanks déjà très sollicités dans les multiples forums régionaux (Manama, Doha), explique certes, en partie, les difficultés rencontrées pour réaliser des entretiens au cours de cette période. En outre, à travers attitudes et propos, se sont nettement exprimés des reproches à l'encontre des milieux intellectuel et académique français, et plus généralement européens, concernant le sort réservé à la population gazaouie, à l'opposé du dynamisme observé lors des débats intellectuels dans les prestigieuses universités américaines.
LE RESURGISSEMENT DE LA QUESTION PALESTINIENNE PRÉMATURÉMENT ENSEVELIE PAR LA SIGNATURE DES ACCORDS ABRAHAM
La surprise stratégique du 7 octobre a révélé plusieurs erreurs d'appréciation. La première tient à ce que le gouvernement de coalition de droite et d'extrême droite israélien, dirigé par le Premier ministre Benjamin Netanyahou, considérait la question palestinienne comme étant soldée. Une autre erreur, tout aussi fatale, commise cette fois par les dirigeants arabes proches des États occidentaux a été d'estimer que la question palestinienne n'était plus mobilisatrice et relevait du passé, comme on avait pu l'observer au cours de la décennie 2010 lors des « printemps arabes »(x). Enfin, l'abandon par les parrains occidentaux, États-Unis et Union européenne (UE), de leur dynamique visant à réengager des négociations politiques afin de sortir d'un cycle de radicalisation de la violence engagé de part et d'autre, a aussi contribué à enterrer prématurément la question palestinienne. Toutefois, ce sont les accords Abraham(x), signés entre des États arabes et Israël pour normaliser leurs relations diplomatiques au cours de l'année 2020, qui mettent encore plus symboliquement un terme prématuré à la question palestinienne, en sacrifiant le principe de la paix en échange des terres occupées.
La question palestinienne absente des accords Abraham
Les accords Abraham signés à partir du 15 septembre 2020, sous l'égide du président Trump, par les Émirats arabes unis (EAU) et Bahreïn, suivis par le Maroc (décembre 2020) et le Soudan (janvier 2021)(x), ne contenaient aucune disposition pour le règlement politique de la question palestinienne. Ces accords institutionnalisant les relations bilatérales avec Israël se sont concrétisés selon un mode exclusivement transactionnel, sur la base de garanties promises par le président Trump aux dirigeants arabes signataires(x). Certes, l'aspect transactionnel des deux premiers traités de paix israélo-arabes, en 1979 pour l'Égypte et en 1994 pour la Jordanie, était déjà une composante importante du patronage américain, comme l'a mis en évidence Gregory Gause(x). En témoigne l'aide financière annuelle attribuée par Washington au Caire, ou encore le retour en grâce d'Amman à Washington après son soutien à Saddam Hussein lors de la guerre du Golfe (1990-1991). Néanmoins, le principe de la paix en échange des terres occupées était au cœur de ces traités, faisant du Caire et d'Amman, les deux capitales arabes incontournables pour de futures négociations et/ou arrangements politiques avec les Palestiniens.
Les accords Abraham qui ont aussi favorisé le rapprochement (sans signature formelle d'accord) entre l'Arabie saoudite et Israël, constituent pour Washington, dont les relations avec Riyad se sont nettement refroidies depuis l'élection du président Biden(x), un levier pour agir indirectement sur la nouvelle entente Israël-Golfe. L'objectif est notamment de dissuader Israël et les monarchies du Golfe de poursuivre une coopération triangulaire avec la Chine dans les secteurs technologiques de pointe de l'IA (intelligence artificielle), du big data et de la cybersécurité, comme l'a affirmé le président Biden lors de sa visite en Israël puis en Arabie saoudite, à la mi-juillet 2022. Ces accords consacrent surtout l'idée de paix conçue par Benyamin Netanyahou et fondée sur la notion de prospérité économique au Moyen-Orient. Ils prétendent se substituer au plan de paix arabe de 2002(x) soutenu, à l'instar de la majorité des dirigeants arabes, par le roi Salman d'Arabie saoudite davantage que par son dauphin, qui ne s'en est toutefois jamais publiquement désolidarisé.
Pour les EAU et Bahreïn, ces accords sont principalement motivés par des raisons sécuritaires et cautionnent une militarisation de la politique intérieure et extérieure de la région. À l'instar de la vision sécuritaire israélienne au Moyen-Orient, ces États signataires considèrent l'Iran, via ses alliés régionaux (Hezbollah libanais, milices chiites en Irak ou houthistes du Yémen...) et son arsenal de missiles balistiques et de drones armés, comme la menace principale dans la région. Cette perception commune de la menace a convaincu les monarchies (y compris l'Arabie saoudite) d'engager ouvertement une coopération sécuritaire avec Israël. L'État hébreu a en effet su montrer son efficacité à ses nouveaux partenaires du Golfe dans la conduite d'opérations ciblées en Iran contre le corps des Gardiens de la révolution iranienne (IRGC) et contre le site du complexe militaire de Patchin (mai 2022)(x). Le rapprochement israélo-golfien s'est renforcé lorsque Joe Biden a entamé de son côté des négociations avec Téhéran pour la restauration de l'accord sur le nucléaire iranien de juillet 2015, négociations critiquées à la fois par l'État hébreu et les pétromonarchies. Ces dernières vont également reprocher à Joe Biden son manque de soutien aux Émirats arabes unis, à la suite d'attaques de missiles et de drones revendiquées par les rebelles houthistes sur leur territoire, en janvier et février 2022. Enfin, les impératifs de sécurité intérieure des pays du Golfe, qui veulent surveiller leur population, via une collaboration étroite avec Israël, à l'instar de la Chine, sur l'IA et la cybersécurité, redessinent l'architecture de la coopération sécuritaire régionale. Israël a ainsi déployé des systèmes de radars et des capacités de détection et d'alerte aux EAU et à Bahreïn. En revanche, Tel Aviv n'envisage pas d'installer ses batteries de défense aérienne (Iron Dome) sur le sol des EAU en raison du caractère potentiellement instable des régimes autoritaires du Golfe et du faible niveau d'adhésion de leur population aux accords Abraham, décidés par les seuls autocrates.
Aux États-Unis, administrations républicaine et démocrate confondues voient dans ces accords une solution tremplin dans une région du Moyen-Orient qu'ils ne considèrent plus comme essentielle à la défense de leurs intérêts vitaux. Washington se satisferait ainsi d'endosser un rôle de parrain et de soutien à une intégration régionale, tout en veillant à y réduire l'influence de la Chine. En effet, Pékin est devenu le premier partenaire économique dans la région et a renforcé son assise politique, comme en témoigne son parrainage donné à l'accord conclu entre Riyad et Téhéran, le 10 mars 2023 à Pékin, pour rétablir leurs relations diplomatiques(x). Ce succès diplomatique de la Chine au Moyen-Orient résonne comme un coup de semonce porté à l'influence américaine en déclin dans la région. Il a fait voler en éclats le projet israélien de constituer un front uni avec les États-Unis et les monarchies du Golfe pour contrer la menace iranienne et convaincu l'administration Biden de faire du rapprochement saoudo-israélien l'objectif phare de sa diplomatie au Moyen-Orient. C'est en remusclant le partenariat stratégique, économique et sécuritaire avec Riyad principalement, mais aussi avec Abou Dhabi, que le président Biden compte s'y prendre. Néanmoins, la guerre actuelle, et son dramatique bilan humanitaire causé par le projet cher aux ministres d'extrême droite du gouvernement Netanyahou de déplacer les Palestiniens hors de Gaza tout en appelant à un retour des colons juifs(x) et à la poursuite de l'établissement de colonies sauvages en Cisjordanie, désarçonne les dirigeants arabes qui ont choisi de normaliser leurs relations avec Israël. En revanche, Riyad qui n'a pas voulu inscrire les négociations d'une normalisation avec Israël, conduites par les États-Unis, dans le cadre des accords Abraham, comme l'ont fait les quatre États arabes signataires, reste un acteur crédible.
Les États arabes signataires des accords Abraham hors-jeu dans le conflit à Gaza
Les États arabes, qui ont normalisé leurs relations avec Israël en signant les accords Abraham à partir de 2020, avaient parié, tout comme Benjamin Netanyahou, sur la pacification de la région par la prospérité économique. Ils se retrouvent aujourd'hui en porte-à-faux vis-à-vis de leur opinion publique, notamment au Maroc(x) et à Bahreïn, où les populations, très attachées à défendre la cause palestinienne, manifestent massivement, depuis le début des représailles israéliennes, en appelant à la rupture des relations diplomatiques. La décision de Bahreïn de rejoindre la coalition navale baptisée Gardien de la prospérité(x), rejetée en masse par le peuple, a ravivé les tensions opposant, depuis le « printemps bahreïni » de 2011(x), la dynastie régnante Al Khalifa à une large frange de sa population. Ces tensions se sont exacerbées à l'occasion de la normalisation des relations avec Israël(x). De son côté, la fédération des EAU qui exerce un contrôle numérique implacable(x) sur sa population nationale (moins d'un million) et expatriée (9,5 millions) veille à réduire au silence toute marque de soutien populaire à Gaza ou, pire, au Hamas dont la popularité est en forte hausse dans la péninsule Arabique, comme en témoignent de façon surprenante les slogans des manifestants dans le sultanat d'Oman(x), peu habitué aux mobilisations politisées. Quant à la ferveur pro-palestinienne plus attendue au Yémen, elle sert aux rebelles houthistes à se relégitimer à l'intérieur, alors qu'ils faisaient face à un mécontentement accru depuis septembre 2023(x). Ils ont décidé d'agir en s'attaquant à toutes les embarcations liées à Israël, naviguant sur la mer Rouge(x), tant qu'un cessez-le-feu permanent sur la bande de Gaza ne sera pas décrété.
Par ailleurs, les dirigeants émiratis ont été les seuls au sein du monde arabe à imputer au Hamas la responsabilité de l'escalade de violence déclenchée par les attaques du 7 octobre(x). Abou Dhabi, qui siégeait comme membre non permanent (2022-2023) au sein du Conseil de sécurité de l'ONU (CSNU), a tenté de masquer son extrême embarras face au dramatique bilan humain, aggravé par la famine et les épidémies, en misant sur l'acheminement de son aide humanitaire vers Gaza, via l'Égypte. La fédération des EAU a ainsi déployé un réel activisme sur la question, tant au sein du CSNU qu'à l'occasion du vote du texte de la résolution de l'Assemblée générale des Nations unies(x), probablement pour compenser leur refus de remettre en cause leur accord de normalisation avec Israël. L'État fédéral émirati est rompu à la diplomatie humanitaire qu'il organise et promeut avec efficacité, même lorsqu'il est partie prenante des conflits (Yémen notamment). Il en fait même un argument phare de son soft power(x). Néanmoins, sa réputation d'îlot pacifique et tolérant dans une région en plein tumulte, a sérieusement été entachée par son interventionnisme militaro-financier lors des révolutions du « printemps arabe » en Libye et, plus particulièrement, pendant la guerre au Yémen ainsi qu'au Soudans.
Abou Dhabi ne remet pas en question la normalisation avec Israël, à l'instar des autres États arabes signataires des accords Abraham. Il est dans son intérêt aujourd'hui, selon Andreas Krieg, professeur assistant spécialiste du Golfe au Département d'études de défense du King's College de Londres, de conserver des réseaux et des leviers à Washington(x). La présence militaire américaine au Moyen-Orient demeure primordiale pour les EAU, en dépit de leur diplomatie proactive de diversification pour conclure des partenariats stratégiques bilatéraux avec la Chine, la Russie ou l'Inde, et multilatéraux sur le modèle du partenariat I2U2(x). Cependant, la prolongation de la guerre à Gaza, cautionnée par le soutien militaire et politique américain visant à éradiquer le Hamas, objectif que les dirigeants émiratis partagent, tant ils abhorrent ce courant de l'islam politique associé à la confrérie des Frères musulmans, rend leur situation très inconfortable. Comme le souligne Aziz Algashian : « Même si les dirigeants émiratis n'admettront jamais qu'ils ont commis une erreur en omettant la question palestinienne des accords Abraham, force est de constater qu'ils ne disposent d'aucun levier pour influencer le gouvernement israélien sur le cours de la guerre à Gaza ».
À l'opposé, le Qatar, à l'instar d'Oman, a été parmi les premières monarchies de la péninsule Arabique à établir, à partir du milieu des années 1990, un lien institutionnel avec Israël, rompu en 2000 lors de la deuxième intifada palestinienne. Doha a néanmoins rejeté l'idée de signer les accords Abraham qui s'écartent de l'accord de paix arabe adopté sous l'impulsion de Riyad, en 2002. L'émirat s'impose aujourd'hui néanmoins comme l'intermédiaire obligé entre le Hamas, Tel Aviv et Washington, et s'érige en acteur régional incontournable dans le contexte de la guerre à Gaza, comme l'attestent son rôle essentiel dans la libération des premiers otages israéliens au mois d'octobre tout comme ses efforts pour parvenir avant et pendant le mois de Ramadan (11 mars - 9 avril 2024) à obtenir une trêve prolongée pour la libération des otages contre celle de prisonniers palestiniens.
ARABIE SAOUDITE : DE LA GESTION DE LA QUESTION PALESTINIENNE AU RAPPROCHEMENT AVEC ISRAËL
L'Arabie saoudite, qui se voyait déjà en puissance régionale et globale incontournable, est rattrapée par ses contradictions. La guerre à Gaza a brusquement réveillé un sentiment de solidarité pro-palestinienne au sein d'une jeunesse saoudienne que le pouvoir pensait avoir détournée de la politique au profit de la consommation et des loisirs. Le festival MDLBEAST, de loin le plus controversé, se déroule pendant quatre jours dans la lointaine périphérie de la capitale, à la mi-décembre. Attraction musicale la plus branchée de la région, il se présente un peu comme une techno parade et réunit essentiellement des adolescents et des jeunes adultes. Au détour de conversations informelles à Riyad et Abha, on nous indique que la guerre à Gaza s'est brusquement invitée sur les réseaux sociaux, inondant de courtes vidéos et photos chocs les réseaux TikTok et Snapchat dont les adolescents saoudiens sont particulièrement friands. Un universitaire retraité de Riyad nous a même confié que la jeunesse saoudienne avait été véritablement saisie par la violence des images de Gaza, suscitant de nombreuses réactions et interrogations sur le sort réservé aux Palestiniens auquel elle a été brutalement confrontée.
À l'opposé, la guerre qui sévit au Yémen depuis neuf ans n'a pas, quant à elle, suscité un tel émoi. Il faut dire que le narratif sur la menace existentielle que faisait peser l'Iran, en soutenant les houthistes, sur la sécurité du royaume s'est avéré particulièrement efficace auprès d'une grande partie de la population. Devant l'émotion soulevée par la guerre à Gaza, les autorités auraient même envisagé de fermer le réseau social TikTok, de peur d'éveiller auprès d'une jeunesse jusque-là insouciante et dépolitisée, un sentiment de solidarité pouvant se traduire par une mobilisation pro-palestinienne d'ampleur. D'autres interlocuteurs, lors de discussions informelles, ont précisé que les autorités se tenaient sur leurs gardes et avaient donné aux imams et aux universités la consigne de ne pas provoquer de débats publics sur la guerre. À ce titre, le festival international du film de la mer Rouge (Red Sea Film Festival) de Djeddah(x), qui s'est déroulé au début du mois de décembre, a été symptomatique de la gêne ressentie par les autorités lorsqu'il s'agit d'évoquer publiquement la tragédie humanitaire à Gaza. Lors de la remise du prix du meilleur film, attribué à un cinéaste palestinien, le lauréat a consacré un pan entier de son discours de remerciement aux drames subis par la population gazaouie. La retransmission en direct à la télévision a été brusquement interrompue. Si le lauréat a été très applaudi par une audience internationale, le public saoudien présent, qui aurait reçu la consigne de ne pas revêtir de kheffieh, s'est quant à lui abstenu. Cette consigne et l'interdiction de tout soutien et prières publiques à la Palestine auraient été transmises aux pèlerins de la Omra (petit pèlerinage).
L'embarras du royaume dans le contexte de la guerre à Gaza révèle ses multiples contradictions. Un sondage publié par le Washington Institute, un think tank américain, montre qu'une écrasante majorité de Saoudiens, soit 96 % des 1 000 personnes interrogées entre le 14 novembre et le 6 décembre 2023(x), est favorable à la rupture immédiate des relations diplomatiques entre les États arabes et Israël, et s'oppose catégoriquement à une normalisation des relations entre Riyad et Tel Aviv. Chiffre plus inquiétant pour les autorités saoudiennes, les auteurs du sondage indiquent que 40 % des Saoudiens interrogés ont une opinion positive du Hamas, alors que le nombre de sympathisants n'atteignait pas les 10 % avant les attaques du 7 octobre. En effet, beaucoup de jeunes Saoudiens urbains reprenaient à leur compte la rhétorique officielle consistant à considérer les courants de l'islam politique « frériste » (mouvance des Frères musulmans) comme des groupes extrémistes et terroristes, comme nous avons pu l'observer au cours de nos séjours réguliers antérieurs depuis l'accession au pouvoir du prince Mohammed Bin Salman. Il est cependant intéressant de noter que les dirigeants saoudiens n'ont pas pointé du doigt la responsabilité du Hamas dans le déclenchement de la guerre, contrairement à ce qu'ils avaient fait lors de la guerre de 2006 entre Israël et le Hezbollah, désigné comme l'instigateur du conflit. À l'inverse des Émirats arabes unis, Riyad n'a jamais qualifié le Hamas d'organisation terroriste(x). L'Arabie saoudite s'est bornée à inscrire sur la liste des organisations terroristes, en 2014, l'organisation des Frères musulmans sans préciser les variantes qui la composent, se laissant ainsi l'opportunité d'ouvrir, le cas échéant, un canal de communication direct avec le Hamas. Néanmoins, les autorités saoudiennes, manifestement hostiles à son égard, ne voient pas d'un mauvais œil son affaiblissement à défaut de son éradication à l'issue de la guerre. Riyad surveille de près le moindre signe qui accréditerait la montée en puissance d'une sympathie envers ce mouvement, d'où les efforts déployés pour proscrire toute manifestation publique et ostentatoire pro-palestinienne.
En effet, tout comme la société émiratie, la société saoudienne est soumise à une stricte surveillance numérique ; les villes sont équipées de nombreuses caméras, ce qui dissuade les gens de s'exprimer, notamment en présence d'étrangers. Toutefois, notre mission a coïncidé avec un tel ressentiment à l'égard des positions occidentales, que les langues se sont facilement déliées sur les impacts de la guerre à Gaza dans le monde, et en Arabie en particulier. Cependant, comme le note le politiste britannique Mark Thompson, qui enseigne les relations internationales en Arabie et étudie la société saoudienne depuis le début de la décennie 2000 : « La question palestinienne reste très ancrée dans l'ADN saoudien mais elle est essentiellement véhiculée par un processus de socialisation au sein des familles, sachant que de nombreux Palestiniens exilés en 1948 ont d'influentes positions dans le pays et interagissent naturellement(x) ». En dépit des précautions prises par les autorités pour contrôler et surveiller la population afin de tuer dans l'œuf toute forme de manifestation publique en faveur de la cause palestinienne, la transmission de l'histoire du conflit palestinien passe en priorité dans la sphère privée, familiale et tribale. De fait, ce lien, comme le souligne Mark Thompson, remplit un rôle fondamental dans la socialisation des jeunes et constitue, selon lui, un levier essentiel de la résilience de la société saoudienne, qui a connu depuis près de huit ans une mutation sociale sans précédent(x). La famille, parce qu'elle transmet l'histoire, la grande comme la petite, est un vecteur essentiel. Elle permet aux jeunes, sensibilisés à la question palestinienne, de s'informer sur le conflit à Gaza qu'ils nomment, à l'instar de leurs aînés, la Nakba 2 en référence à l'exil forcé des Palestiniens en 1948.
L'impossible choix de l'émancipation du royaume vis-à-vis des États-Unis face au dilemme de sa sécurité régionale
En faisant le choix de diversifier significativement ses partenaires économiques et stratégiques dans le prolongement de la stratégie émiratie, Riyad, qui est membre du G20 et a intégré les BRICS en janvier 2024, est parvenu à faire entendre sa voix et à s'émanciper de ses partenaires occidentaux. Néanmoins, son dilemme de sécurité dans une région souvent synonyme de poudrière ne se dément pas aujourd'hui et réduit même à néant sa quête d'autonomie stratégique vis-à-vis du partenaire américain, comme le relève Jean-Loup Samaan dans son ouvrage New Strategies in the Gulf. The Mirage of Autonomy in Saudi Arabia, The UAE and Qatar. L'année 2023 a été l'occasion pour Riyad de marquer sa différence avec la politique américaine dans la région qui, à bien des égards, ne converge plus avec ses propres intérêts, d'où le choix de restaurer ses liens diplomatiques avec Téhéran sous les auspices de la Chine. De même, Riyad s'est imposé au Moyen-Orient comme le pôle d'une diplomatie multilatérale dynamique, en accueillant trois sommets réunissant le CCG et l'ASEAN mais aussi les pays caribéens et africains, sans compter les sommets arabe et islamique. La Vision 2030 s'inscrit en phase avec l'évolution d'un monde multipolaire et l'Arabie saoudite est un composant important d'un système international plus complexe où, comme l'indique Raed al-Krimli, « notre voix compte dans le contexte du Sud global mais elle ne s'exprime pas en fonction d'une opposition systématique aux pays occidentaux(x) ». Ainsi, poursuit-il, « [l]a position très juste de la Chine sur la guerre à Gaza, en appelant depuis le début à un cessez-le-feu immédiat et à une solution pour un État palestinien, de même que ses nombreux investissements dans la région, notamment dans le domaine de la sécurité maritime, rejoignent en tous points nos intérêts(x) ». La question de l'extension de la guerre à Gaza sur le front de la mer Rouge est plus que jamais à double...
La question de l'extension de la guerre à Gaza sur le front de la mer Rouge est plus que jamais à double tranchant pour le royaume. D'un côté, Riyad ne peut que se féliciter de voir son rival houthiste affaiblir l'image d'Israël, mais de l'autre, cette instabilité menace directement le cœur de la Vision 2030. En effet, la stratégie de développement saoudienne repose sur la transformation du littoral de la mer Rouge en un hub touristique et logistique mondial (mégaprojets NEOM, Red Sea Project, Amaala). L'insécurité maritime prolongée dans le détroit de Bab el-Mandeb pourrait détourner durablement les investissements étrangers et les flux commerciaux, compromettant ainsi les piliers économiques du futur royaume(x)
La normalisation avec Israël : un dossier suspendu mais non enterré
Malgré la violence du conflit, les autorités saoudiennes n'ont pas officiellement rompu les discussions trilatérales avec Washington concernant une éventuelle normalisation avec Israël. Cependant, les conditions ont radicalement changé. Si, avant le 7 octobre, la question palestinienne semblait pouvoir être traitée par des compensations financières ou des gestes symboliques, elle est redevenue une condition sine qua non, assortie d'exigences beaucoup plus fermes. Le ministre saoudien des Affaires étrangères, le prince Faisal bin Farhan, a multiplié les déclarations affirmant qu'aucune normalisation ne serait possible sans une « voie crédible et irréversible » vers la création d'un État palestinien(x)
Pour le prince héritier Mohammed Bin Salman, le coût politique interne d'une normalisation a considérablement augmenté. La ferveur pro-palestinienne retrouvée de la jeunesse saoudienne et le risque de paraître déconnecté du sentiment populaire arabe et musulman obligent le pouvoir à une grande prudence. Riyad utilise désormais ce dossier comme un levier de pression sur l'administration Biden pour obtenir des garanties de sécurité plus contraignantes (traité de défense mutuelle) et un soutien accru au programme nucléaire civil saoudien, tout en se posant en défenseur ultime des droits des Palestiniens auprès de la communauté internationale.
CONCLUSION
La guerre à Gaza a agi comme un puissant révélateur des limites de la stratégie de « pacification par l'économie » qui sous-tendait les accords Abraham et les projets de normalisation régionale. Elle a rappelé brutalement que la question palestinienne ne peut être contournée ou achetée par des promesses de prospérité. Pour l'Arabie saoudite, le conflit impose un équilibre périlleux entre ses ambitions de puissance globale moderne, tournée vers l'avenir et l'investissement, et son rôle traditionnel de leader du monde arabo-musulman, garant de la cause palestinienne.
Si les accords Abraham ne sont pas formellement rompus, ils sont aujourd'hui frappés d'une « mort clinique » politique, les États signataires étant réduits à un rôle de spectateurs impuissants. L'Arabie saoudite, en revanche, tente de transformer cette crise en opportunité diplomatique pour réaffirmer son leadership multilatéral, tout en gérant une opinion publique intérieure plus sensible qu'anticipé. L'issue du conflit et la capacité de Riyad à imposer une solution politique durable pour la Palestine détermineront si le royaume peut effectivement devenir ce « pivot global » tant désiré, ou s'il restera vulnérable aux soubresauts d'un Proche-Orient dont il ne maîtrise pas tous les acteurs.
Reste à savoir ce que l’Arabie saoudite, une fois la guerre terminée à Gaza, sera prête à négocier comme solution politique pour la Palestine, en échange de la reprise de négociations trilatérales conduites par Washington, si la perspective de la normalisation de ses relations avec Israël demeure envisageable.
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